Dix-Huitième Écho

Je suis toujours vivant. Telles furent systématiquement, ces derniers temps, mes pensées lorsque que je refermais les volets après la contemplation habituelle. Le grand Dehors m’effrayait depuis que la Menace était sur moi. Mais en ces temps gouvernés par la diurne suffocation, rien ne pouvait m’empêcher de sortir embrasser la voûte sombre.
Je reste face à la porte un moment, les clefs en main, hésitant. Je finis par diriger ses crans vers le seul obstacle qui me séparait de la liberté, éphémère mais salvatrice.
Clic. Clic. Clic.
Mais avant de pouvoir déverrouiller ma cellule, un aigu infernal vint me vriller les oreilles. Le téléphone. J’attrape le combiné mais dans ma précipitation, et surtout la hâte d’envoyer grossièrement balader l’infortuné qui osait me déranger, fais glisser le support du téléphone qui dégringole et vient lourdement se briser par terre. Je reste quelques instants, le combiné en main, et souris aux quatre morceaux qui gisent par terre. Plus de tonalité, plus rien. C’était ta dernière chute mon vieux, paix à ton âme. J’aurais dû faire ça il y a bien longtemps.
Je ne prend pas le temps de le violenter davantage, et fonce me jeter à bras ouverts dans le Dehors. Ouverts, ils ne le sont pas restés longtemps. A peine avais-je traversé deux ruelles qu’on me les mis derrière le dos, et qu’un sac de toile vint me recouvrir la tête. Je me débat, jure et crache. Puis pris un sale coup dans le ventre. Je deviens docile, et réfléchis involontairement à ce que pourront être mes dernières pensées, à quels adieux stupides je ferais bientôt au Nightcrawler. Bien sûr ce n’est pas pour tout de suite, et je prendrais bien d’autres coups avant cela, sûrement pour me faire cracher quelque information, que bien sûr je ne partagerai qu’avec ma tombe. Fuckers.
On m’emmène dans une voiture, pas un mot de tout le trajet, le poids du flingue pointé sur mon entrejambe me conseille subtilement d’en faire autant. On fait un arrêt après une montée, ils détachent mes liens, virent mes chaussures et chaussettes, me balancent dehors et repartent. Pas besoin de plus pour me faire comprendre où je suis. Je vire ma cagoule, et mes yeux confirment mon pressentiment. La Plaque, la Zone, appelez ça comme vous voudrez. Devant moi se tient une femme, naine, et de par l’obscurité du lieu je mis quelques instants à remarquer son visage difforme aux traits marqués. Ce n’était donc pas une femme, c’était La Femme. Celle de feu la Sentinelle.
«Veuillez excuser mes hommes pour leurs manières, mais je tenais à vous voir ce soir même, pour les derniers adieux.»
Les derniers adieux. Pas très rassurant. Par chance ils n’ont pas taxé mes clopes, je m’assoie sur le béton et crame donc sans un mot ce que je pense être la dernière de toutes.
«Pour mon mari, il va sans dire. Il fallait que vous soyez là, cela concerne votre prochain travail, un travail prioritaire.»
Mon sourcil se hausse. Je suis content d’apprendre que je ne mourrais pas ce soir, mais l’idée de travailler pour la Femme n’est pas la plus réjouissante qui existe, surtout si elle a voulu me voir en personne.
«Vous savez, vous auriez pu juste m’app…»
Je la ferme, et on se met à marcher.
Elle m’explique la nature du fameux travail, qui peux aisément se résumer ainsi : Trouver l’assassin de la Sentinelle. Pourquoi moi ? Elle sait que je peux faire du bon boulot quand je m’y met sérieusement, et je suis la dernière personne encore vivante à l’avoir vu… vivant. L’excuse est suffisante pour que le dossier me revienne. Dossier qui à l’heure qu’il est se trouve déjà dans ma boîte aux lettres. Refus impossible, échec impardonnable. Tout ce que j’aime.
La Plaque, c’est six hectares de béton sur presque huit mètres de haut, isolés hors de la ville, où s’ancrent de grandes structures métalliques. Certaines sont les restes d’anciens bâtiments, mais la plupart des créations originales. De vastes cadavres exquis où poutres, linteaux, traverses et autres immenses paraboles se croisent et se soutiennent, formant de grotesques mais impressionnantes carcasses, qui auraient pu appartenir à de géantes et mythiques créatures, pour qui sait les y voir. Sporadiquement, le sol était creusé en spirales, non pas profondes mais larges, avec systématiquement en leur centre un trou sylindrique (d’une vingtaine de centimètres de diamètre avais-je cru voir) s’enfonçant dans la plaque. La Sentinelle et ses metallos en étaient les maîtres, travaillant continuellement sur sa métamorphose, et veillant à ce que personne ne vienne la souiller. J’ignorai encore si l’oeuvre eu jamais eu de véritable but, outre symboliser la fraterie, et réunir ses frères autour leurs passions communes. Du lieu ne s’en dégageait pas moins une puissance incroyable, et le malaise n’en était que plus épais.
C’est les tripes nouées que je me dirigeai à la suite de la Femme vers le centre de la Plaque, qui lui, est une immense place lisse et nue où se tenaient une trentaine d’hommes, silencieux. Comme nous ils étaient tous pieds nus. L’air commencait à vibrer légèrement. Alors que nous nous mêlions à eux, des torches furent allumées, apparement un peu partout sur la Plaque, qui me permirent de voir que tout les frères n’étaient pas avec nous, mais que nombre d’entre eux étaient postés en hauteur parmi les géants d’acier, tenant ce qui semblait être de grandes masses. L’atmosphère était lourde.
Je jetais ma fin de cigarette au sol en me demandant s’il arrivait que certains chutaient et mourraient à force de se balader de poutrelle en poutrelle. Je n’oserai jamais poser la question, mais imagine qu’ils nieraient de toute façon, leur image de durs à cuire en prendrait un mauvais coup. Je vis la Femme me jeter un regard de colère, puis me mis un coup de pied dans le tibia, comme si elle pouvait lire mes pensées.
« Tu ramasses ça tout de suite, et si je t’y reprends je te le fais avaler, capich’ ? » me souffla-t-elle en pointant son index désaprobateur vers moi.
« Oui maman. » n’osais-je pas dire. Je m’execute en silence.
« Tu devrais être honnoré d’être ici, on ne sonne pas la planque tout les jours, et ce soir risque d’être mémorable. Maintenant ferme les yeux et tais-toi. »
Ce qu’elle fit, mais pas moi. Tout ceci était bien trop intriguant pour perdre en attention.
Je vis alors, là haut, plusieurs des hommes lever ce qu’ils tenaient en main, et d’un grand coup frapper ensemble la poutre metallique qui se tenait chacun à leur côté. Le sol même trembla légèrement sur le coup. Le glas que cela produisit, je ne saurais le décrire parfaitement, mais il sonna froid comme l’acier, lourd comme une basse de vingt pieds, et sa résonnance prit tout l’espace nous entourant. Vint un second coup, puis un troisième, réguliers. Une fois le rythme, lent, donné, d’autres vinrent s’y rajouter, peut-être moins réguliers, produisant différents sons, différentes vibrations. Puis d’autres encore se greffèrent, petit à petit, et leur son restait comme prisonier, réfléchis par les grandes paraboles. L’air vibrait autour de nous, de plus en plus, et de manière de plus en plus chaotique. Et lorsque la dernière frappe s’ajouta à la cacophonie, les résonances continues se synchronisèrent, prenant de fait en amplitude, faisant à son tour vibrer le sol de son entier, et par extension, nos corps. Je me retrouvait paralysé, n’osant pas même renifler trop fort par peur irrationnelle de briser le phénomène. Ce qui serait libérateur, mais impardonnable. Je pensais mon audition et mes nerfs saturés, naïf que j’étais, tandis que de nouvelles sonorités semblaient s’ajouter au tout, des sons plus soufflés, plus aigus dans leur ensemble. Comme de gigantesques flutes de pan dans lesquelles on soufflerait en continu, et dont le son serait passé sous le couperet du hachoir. Le tout ne cessait de s’amplifier, je n’entendais presque plus le son du metal frappant le metal. L’air semblait bouilloner autour de moi, mon corps éclater et mon cerveau fondre. Mais je ne pouvait pas bouger, je n’en avais plus la force ni la foi. Seule la volonté, physique et brute, du vacarme m’entourant maintenait mon corps tendu.
Des minutes, des heures, que sais-je, ce sont écoulées. Je cru perdre conscience plusieurs fois, vomir à maintes reprises, mais tint bon jusqu’à ne plus rien attendre de rien, quand le mauvais se fond au bon et qu’on ne fait plus que ressentir sans se poser de question, juste ressentir. Puis tous s’arrêtèrent de marteler le fer, laissant enfin la masse sonore s’échapper, et le béton reprendre de sa consistance. Je m’écroulai au sol, traumatisé, vidé, et vit autour de moi que tous pleuraient dans les bras les uns des autres. Je me souvenait maintenant, nous étions à des funérailles.
La Femme me remarqua après un temps, et gloussa entre deux sanglots de me voir ainsi. « Aller, va maintenant, tu as du pain sur la planche il me semble. Quand à nous, c’est l’alcool qui nous appelle. » Elle alla taper sur l’épaule de deux hommes, indiqua ma direction, et bras dessus bras dessous ils m’aidèrent à trainer ma carcasse jusqu’aux abords de la Plaque, où une voiture attendait.
Je m’y endormi à moitié, et m’écroulai sans même ôter quelque vêtement, ni même vérifier l’heure, une fois arrivé dans ma demeure. Le rapport pouvait attendre. Bien qu’en aucun cas je n’aimais son destinataire, cet adieu, jamais je ne pourrais l’oublier. Un adieu pour la Sentinelle, et un bonjour, pour tout les autres.

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Dix-Septième Paradoxe

C’est alors, l’esprit vide et l’amertume collée au palais, qu’elle m’a appelé. Elle. La Grande. Je brassais une dernière fois le paquet de cartes puis le rangea, mon ombre me dépouillait de toute façon. Je fourrais le même vieux livre dans ma poche, me versais une grande tasse de thé encore bouillante, et sorti sans un regard en arrière. Trop longtemps que ces murs me retiennent prisonnier, et que de trop vives lumières m’éblouissent.

Je sortis donc, le mégot collé aux lèvres, et longeant d’aléatoires allées je me perdis bien vite dans l’infini dédale qui s’offrait à moi, sans lune pour me guider. Le froid, carnassier, picorait et se régalait de chaque parcelle de ma peau, tandis que des brasiers liquides et vaporeux s’infiltraient en mon corps. Le vagabondage nocturne idéal. C’est une ruelle déserte et son unique lampion qui attira mon attention, et je pus m’asseoir sous son couvert pour y puiser la sagesse de quelques pages encore trop peu abrasée. Les rares passants continuent leur route sans faire attention au Nightcrawer. De toute façon, ils n’existent plus désormais, il ne reste plus que le thé fumant qui lentement s’écoule, la faible lumière du lampadaire solitaire, la noirceur du ciel et les mots qui un à un s’encrent en mon esprit.
C’est la chair dévorée par le froid que je finis par me relever, et lentement pris une route qui me mènerait irrémédiablement dans mon antre, la tasse vide mais la tête remplie de nouveaux songes, s’entrechoquants, s’embrasants, s’envolants, sans rencontrer quelconque limite. Les idées, reflexions, souvenirs et autres vacarmes mentaux ne forment ainsi qu’une seule et même unité disparate, s’animant en une merveilleuse et chaotique symphonie.

A peine fus-je rentré que je rempli de nouveau mon godet, celui-là même qui m’a suivi lors de mes pérégrinations. Ainsi est-il aussi plein et fumant que ma cervelle.
Il est à présent 01:03, et mon seul souhait est que vous puissiez goûter aux flux qui me traversent, vivre et ressentir les rêveries éphémères qui à la fois chacune leur tours et toutes ensembles naissent et meurent ma coquille de tête. Mais je ne peux vous y forcer, et mes mots sont bien pauvres face à tout cela. Tout ce que je peux faire pour l’instant est de vous souhaiter, même si vous n’y êtes pas étrangers, le bonjour à tous.

Seizième Danse

Dix mois. Dix putain de mois d’hibernation forcée. Dix mois que je résiste tant bien que mal contre l’envie d’errer sous l’arche lunaire, qu’aucun thé n’est venu me brûler les entrailles, qu’aucun de mes os ne peut trembler sous la tutelle d’un vent glacial. Avec le soleil comme seul compagnon, éreintant et écrasant, au sommet de son apogée, tentant d’effacer toute trace du Nightcrawler de par sa lumière suffocante.
Mais les nuages, d’un gris uniforme et par plaques entières, viennent enfin recouvrir le bleu surréel du ciel, et nous soulage de par sa couleur et sa tessiture, ainsi bien moins arrogante et plus vivable. Les rêves dans lesquels je me cache chaque nuit peuvent lentement refaire surface, et se mêler à l’inconfort passager des jours trop longs.

L’appel nocturne ne s’en fait que d’autant plus fort, et c’est en cette nuit que tel un rituel de passage, un accueil nouveau, l’obscurité rouvre ses portes en mon cerveau bouillonnant. Changeant mes yeux en un vaisseau incongru, recouvrant l’interstice entre ma peau et mon crâne, s’insinuant dans chaque nervure, dans chacune de mes veines. Et c’est presque inconsciemment que je pose le diamant sur les sillons de la matière noire, déclenchant le meilleur des catalyseurs.
Comme à son habitude la fenêtre s’ouvre sur les plus vieilles réminiscences, qui glissent sur ma peau et mes pensées, pour s’en aller au loin. Je reste ainsi un moment, face aux quelques étoiles émergentes, cherchant une lune absente le temps que le grand dehors s’insinue dans la pièce.
Un frisson le long de ma nuque. Il est temps. Temps de se retourner, et commencer lentement à errer dans la nuit qui s’est emparé de mon habitat. Un pas, deux pas. La faible lueur me permet juste de voir, par dégradé de teintes, le sol sous mes pieds, et mes mains bafouant lentement l’air qui m’entoure. Comme souvent, le troisième pas n’arrive pas, il n’est pas nécessaire. Le frisson me soulève et me laisse m’envoler, me recroqueviller, et me hisse par dessus les toits de la pensée silencieuse, le long des pavés de la pensée voyageuse; m’infiltre dans ses lézardes, ses gouffres miniatures et sans fonds, avec le même rythme absurde qui martèle mes tympans, laissant mes membres à l’abandon d’une transe étrange et dérisoire, sillonnant l’air au ralenti.
Le temps se prélasse derrière mes yeux, et je l’étire de tout son long, si bien que je cru passer des heures à me mouvoir, à l’instinct, à moitié conscient, dans l’espace confiné de mon propre corps.

Le Nightcrawler est maintenant de retour. Enfin peut-il de nouveau s’éveiller, s’épanouir. Enfin peut-il de nouveau s’émerveiller et parcourir les vastes contrées nocturnes qui l’entourent.
Après cet éveil, cette renaissance, le son fini lentement par s’évader, ma masse entière par s’écraser contre le sol.
Les quelques dernières notes résonnent encore en moi en un larsen infini.
Et c’est, épuisé, qu’enfin mes paupières s’affaissent. Alors que je ressens plus que jamais le poids de mon propre corps sur ce sol dur et froid, un abîme m’attend, une vaste cavité où repose le lac fait de mes songes, dans lequel je peux enfin me noyer.
Aller, bonjour à tous.

Quinzième Menace

Le jour ne m’avait pas fait de cadeau, alors ce soir la nuit avait grand intérêt à être calme et tranquille. La moindre parole qui m’était adressée était un mégot que l’on écrasait sur ma tempe, et mes dents se resserraient d’autant plus. Instinctivement, les premières choses que je fis en rentrant dans ce qui me sert d’appartement furent premièrement, de m’enfermer à double tour, deuxièmement, mettre de l’eau à chauffer, et enfin, mettre un disque à tourner. Quelque chose de puissant pour canaliser la haine, et quelque chose de chaud pour détendre mes chairs. Pas de travail cette nuit, ou mes dossiers auraient tous finit dans les flammes. Un rapport peut-être, ce qui se déroula par la suite est tout de même d’une certaine importance, si toutefois il subsiste encore quelque gens pour lire mes rapports miteux lorsque le soleil fait surface.
La casserole où l’eau chauffait craquait régulièrement sous la chaleur, et chacun de ces craquements déformait ma bouche en un tic nerveux et agaçant, c’est alors que l’un d’eux me plongea dans le silence. Coupure d’électricité. Puis un hurlement dans la nuit. Même les passants du grand dehors ont dû entendre la rage du Nightcrawler. Je dû descendre à la cave, armé de patience et d’allumettes, pour remettre le jus dans la baraque, sans oublier de recevoir une châtaigne dans les doigts. J’aurais presque pu entendre cette vieille boîte pleine de plombs ricaner lorsque je remontais les escaliers. A peine avais-je refermé la porte que le téléphone sonna, trembla, hurla. Enfin, tout ce que mon vieux téléphone détraqué était capable de faire en somme. Je me serais bien collé les doigts dans la prise pour ne pas avoir pensé à le débrancher à mon arrivée, mais l’appel était peut-être important. J’attrapais le combiné, et une voix nasillarde m’apostropha, une voix qui n’annonçait rien de bon. Le bras droit de la Sentinelle. Si vous n’aviez pas deviné, moi si, et rien ne pouvait plus m’agacer.
J’avais eu l’occasion de m’entretenir avec eux quelques mois plus tôt, mais depuis, plus de nouvelles. Ils m’avaient rencardé sur un informateur qui pouvait m’aider à l’époque, à propos une affaire qui d’après eux «avait tout intérêt à être classée dans les plus bref délais». Je ne connaissais pas mon employeur sur ce dossier, j’avais d’ailleurs prévu de le brûler sous ce prétexte, mais sachant que la Sentinelle était impliquée et voulait me voir clore l’affaire, ma motivation était remontée d’un cran. Comme j’ai déjà dû vous le dire, on ne tourne pas le dos à quelqu’un comme lui, sous peine de recevoir quelques coups de couteau dans l’échine. L’informateur ne m’appris pas grand chose, mais ses quelques informations purent me permettre de remonter vers d’autres personnes, puis d’autres, et finalement poser le doigt sur les noms que je recherchais. Je pu les faire passer à mon employeur, le travail fut ainsi terminé et j’étais toujours en vie. Plus que les quelques billets que j’en retirait, c’était surtout ça qui importait.
Fin de la conversation, je raccroche, enfile mon manteau et met mon chapeau. Je devais me rendre au bureau dudit bras droit, situé pas très loin d’ici – tout du moins pas assez loin à mon goût – pour une discussion importante. Importante je l’espère, que je ne me sois pas déplacé pour rien. Je compris que ça l’était en arrivant, la Sentinelle était là, et fit sortir son second pour me parler en privé. Il m’apprit que l’ami vers lequel il m’avait dirigé quelques mois plus tôt avait été retrouvé mort quelques jours plus tôt, du plomb dans la tête. Pour une raison qui m’est inconnue je me suis retrouvé à la tête de la liste des personnes suspectées, j’étais probablement un quelconque bouc émissaire dans cette boueuse histoire. Apparemment sa femme désapprouvait mon inculpation, d’où l’entretien privé pour régler ça, et pour résoudre les problèmes, il employait des moyens plutôt violents. Il me sauta à la gorge et entreprit de m’étrangler de ses propres mains, et face à celles-ci, je ne pouvais pas faire grand chose d’autre que me débattre vainement en attendant ma proche fin. Le vacarme a dû surprendre le second, qui entra dans la pièce pour voir la scène. C’est ce moment précis qu’une balle choisit pour éclater la vitre de la fenêtre et répandre la cervelle de la Sentinelle sur mon visage. Je n’eus pas le temps d’être désolé pour lui, et ne voyant là qu’une autre menace planant sur mon être, rejetai son corps sur le côté avant de récupérer mon chapeau et prendre mes jambes à mon cou, entrainant avec moi le second et son air terrifié. Nous courûmes, paniqués, le plus loin possible de cet endroit. Maudire ou bénir ce tireur inconnu, tout mon être hésitait. Je repris mes esprits, et mon souffle, au numéro 110 de ma rue, que je m’étais hâté de rejoindre afin de me terrer dans mon abri. L’homme terrorisé avec lequel je courrais n’était plus là, il avait probablement pris un tournant différent lors de notre course effrénée. Je ne m’arrêtai pas plus longtemps et rentrais chez moi.

J’aurais fermé à triple tour si j’avais pu, et blindé la porte tant qu’à y être. Les volets étaient déjà fermés, je mis donc de l’eau à chauffer et, après m’être lavé le visage, m’asseyais donc pour écrire mon rapport. J’en oublie presque mon thé, et rattrape juste à temps ce qu’il faut d’eau pour une tasse avant qu’elle ne s’évapore. Plus de sucre. Décidément, tout est fait pour me contrarier ce soir. Il est maintenant 2h05, et j’espère vivre encore assez longtemps pour vous souhaiter encore une fois, le bonjour à tous.

Quatorzième Parjure

En voilà une nuit des plus tranquilles, aucun coup de téléphone et aucune visite impromptue pour me déranger. Les voisins même ne sont pas venu se plaindre. Ils auraient pourtant eu raison de le faire, la même chanson tournant depuis quelques heures maintenant. Même l’extérieur est calme ce soir, pas forcément la meilleure nuit pour vous offrir un rapport, mais mes doigts d’eux même sont venus se poser sur les touches de ma vieille machine.
Je n’eus comme seule occupation que de m’asseoir sur le rebord de ma fenêtre, la clope au bec, chantant sans même m’en rendre compte ces mêmes paroles et, plongé dans mes pensées, rêver de lieux et temps plus agréables. Je me délecte toujours de voir la fumée se prendre aux jeux du vent, dansant et se mêlant à lui, avant de s’évanouir au loin. Je n’avais d’ailleurs qu’à tendre la main pour caresser la brise, et sentir s’investir tout du long de mon bras, puis du reste, la morsure légère du froid. Que les lumières s’éteignent et la tempête se lève, ainsi le Nightcrawler, observateur éternel, pourra de son œil terni voir cette naturelle décadence. Se lever, stoïque, et s’incliner devant ce somptueux déchainement, sans qu’aucun artifice lumineux ne viennent gâcher la scène d’où la nuit tient son rôle avec grâce et perfection. Et m’endormirais-je à mesure que le vent se calme et la pluie se fait plus douce, me laissant emporter par leurs mélodies conjuguées, qui, synchrones, lentement s’assoupissent.
Mais il n’en est rien, et le son de ma propre voix sors mon vieil esprit engourdi de ses songes. Changement de morceau, celui-ci tournera probablement quelques heures aussi. Il n’est pas trop tard pour une tasse de thé, quelque chose de chaud m’empêchera peut-être de tomber malade demain, même si je n’y crois guère. Tout comme je ne crois guère dormir cette nuit car un grésillement incoercible envahi le fond de mon crâne, m’incitant à m’aventurer au fin fond de la ville sous son voile nocturne, errer jusqu’à l’aube et plus loin encore, jusqu’à ce qu’épuisé, je ne retourne me terrer dans mon abri. Je vous laisse donc à 6h21, et vous souhaite de ma voix déjà fatiguée, le bonjour à tous.

Treizième Bévue

C’est au bourbon que je tourne ce soir, ma vieille tête en a bien besoin. Sans glace bien sûr, l’air qui s’engouffre chez moi est suffisamment frais pour donner l’illusion qu’il y en a, et après quelques verres, ça ne fait de toute façon plus aucune différence. Il fallait que je m’occupe de cette foutue paperasse, à force de tout laisser trainer je m’embrouille dans mes affaires en cours, et quand je commence à m’emmêler les pinceaux, ça finit toujours mal. D’un autre côté, ça n’a jamais vraiment été mon fort l’organisation. J’ai toujours préféré agir sur le moment, à l’instinct. Si tout est trop bien planifié, il suffit qu’à peine un détail foire et c’est l’hécatombe, on se retrouve perdu et bien souvent fourré dans des situations bien inconfortables; et hélas, je n’ai que trop d’expérience en matière de plans qui foirent, c’est comme qui dirait ma spécialité.
En parlant d’histoires qui tournent au vinaigre et de coups tordus, c’est alors que je m’apprêtais à mettre le feu à quelques vieux papelards que le téléphone sonna, histoire d’achever de marteler ma pauvre tête. Le pauvre vieux était lui aussi au bout du rouleau, et chauffait comme pas deux, cadran comme combiné, à chaque fois que je l’utilisais. Je ne savais même pas qu’un téléphone pouvait surchauffer, ça semblait irréaliste. Je décrochais et jetais du même coup quelques allumettes dans la corbeille, plus de la moitié de mes dossiers étaient trop vieux pour aboutir à quoi que ce soit, l’autodafé restait la meilleur solution pour eux. A peine le combiné décroché qu’une voix nasillarde m’écorche l’oreille pour me sortir son baratin, il paraît que je devais voir la Sentinelle il y a deux nuits de ça. Balivernes. Je raccroche, avec un juron en prime. J’aurais bien bazardé le téléphone dans les flammes tiens, je n’y perdrais pas grand chose.
Ranger tout ça me mettait vraiment sur les nerfs décidément. J’arrête le bourbon et met de l’eau à chauffer. D’autant plus qu’en fouillant un peu, je me rend vite compte que le type de tout à l’heure avait raison, j’avais bel et bien rendez-vous avec la Sentinelle deux soirs plus tôt. Seulement il y a deux nuits de ça, je n’avais vraiment pas le temps de ne pas dormir. Il faudra que je rectifie le tir avec lui, je ne tiens pas à avoir de mauvais comptes à régler.
La Sentinelle et sa femme contrôlent la vie de pas mal de gens dans cette ville, et beaucoup d’entre eux leur doivent de l’argent, ou des services, ou les deux pour les plus malchanceux. Ces deux là trempaient dans des affaires plutôt louches, pas étonnant que je sois tombé sur eux, mais je n’en veux pas à leur business. C’est pas mes oignons je ne suis pas flic.
A côté de ça, lui bossait dans le bâtiment, le genre gros chantier. Quand à elle, j’admets ne pas savoir. Mais quand on voit quelqu’un qui peut même faire hurler l’acier, on ne veut pas savoir ce qu’il pourrait nous faire si on fouille trop dans ses affaires, et particulièrement dans les affaires de sa femme. Tout ce que j’en sais c’est que dans leur travaux officieux, c’est elle qui s’occupe de tout gérer, et lui est surtout là pour calmer le jeu quand les clients -les victimes?- s’emballent un peu trop, ou quand il s’agit de faire des piqures de rappel. Les sueurs que l’ont a quand on leur fait face ont beau être froides, et des frissons ont beau parcourir notre échine de part en part, tout cela est loin d’être agréable.
Enfin bref, il paraitrait que ces deux là m’ont à la bonne parce que traine pas trop dans leurs pattes, et auraient des petites informations pour moi. Comme quoi il ne leur faut parfois pas grand chose. Ça sent le coup fourré à plein nez, mais un petit marcheur de noir chemin comme le Nightcrawler va essayer de pas vexer plus gros que lui-même. Une ombre ça peut filer vite, et même disparaître; mais les emmerdes, ça réussi toujours à te rattraper.

Tel un sarcasme, c’est à 00h30 que mon réveil sonna. Je n’avais plus de temps à consacrer à cette affaire cette nuit. Le thé ne calmait que trop peu les ardeurs du bourbon, et il me fallait du repos pour affronter le jour qui m’attendait, toujours et encore, furtivement. Je n’était vraiment pas pressé de le rejoindre. Je lève donc dans un ultime effort une dernière fois ma tasse et mon verre, vides, à une nuit dont je n’aurais pas profité, en vous souhaitant -bien évidemment- le bonjour à tous.

Douzième Egoïsme

Solitude quand tu nous tiens, il est bien difficile de s’échapper de ton étreinte… Et quand bien même il arrive que nous soyons accompagnés, la solitude guette, toujours prête à t’exclure du reste du monde, à te happer dans un étrange tournis plein de rejet et d’aigrissement, où l’on se perd et l’on ne réussi pas à se sortir. On a beau nager, se débattre, tenter vainement de s’en échapper, lorsque l’on est sous son emprise, s’en dépêtre est une rude tâche.
L’autre soir les Rats sont venu au secours du Nightcrawler. Car m’enfonçant de plus en plus dans cette tempête, ce renfermement, cette névrose; de prime abord nous pourrions croire que les rats quitteraient le navire, mais ceux-ci tinrent bons, et quand même bien même je ne les vois pas souvent, car ils se cachent et sont eux mêmes pris dans leur tempête personnelle, ce soir j’ai pu trouver un message de la part de l’un d’entre eux. Un message qui ne s’adressait pas à moi directement, mais qui m’était quelque part tout de même destiné. Un message disant que le Nightcrawler n’était pas seul, ou plus seul, à arpenter ces sombres ruelles et les recoins les plus imbriqués de la nuit, vaste entité qu’elle est.
Ce n’était peut-être pas grand chose pour le Dr Silverat de nous faire son rapport, mais c’est quelque chose qui a su atteindre le Nightcrawler, il me fallait donc vous en faire part car sa Première Visite (si je puis dire) aurait très bien eu sa place auprès des miens.
Il est 3h11 alors que je relis ces mots, et me forcent presque à arpenter une nouvelle fois la nuit et ses longs sentiers. A tous les marcheurs de noirs chemins, les rêveurs du sombre refuge. Nous sommes enfants de la nuit éternelle, de la sombre égérie, enlisés dans la solitude mais tous animés par cette pulsion souveraine qui, dans nos sangs encrés, nous maintient ensemble éveillés.

-> « Son of Endless Night » by Silverat <-